Chaque mois, le Centre de musique baroque de Versailles vous concocte une playlist thématique à écouter pour vous immerger dans le répertoire musical français des XVIIe et XVIIIe siècles. Bonne écoute !
Par Benoît Dratwicki, directeur artistique et chercheur au CMBV
Une excellence à la française
L’orchestre français des XVIIe et XVIIIe siècles se distingue par une richesse instrumentale et une architecture sonore uniques dans le paysage baroque d’alors. Sous l'impulsion du mécénat royal, notamment sous Louis XIV, les ensembles instrumentaux sont devenus des emblèmes de magnificence et des modèles pour toute l'Europe.
Avec Lully, c’est un orchestre puissant, énergique et plein de noblesse qui se développe, ce dont témoigne l’ouverture d’Isis, où les parties s’entrelacent avec subtilité. De telles ouvertures “à la française” seront imitées par Purcell, Bach, Haendel ou Vivaldi pendant plus d’un demi-siècle.
Les Vingt-Quatre Violons du roi, formation emblématique de la cour versaillaise, incarnent également cette grandeur. Leur superbe se retrouve dans les pièces écrites expressément pour eux, comme les Symphonies pour les Soupers du roi de Michel-Richard de Lalande, où la finesse de l'orchestration illustre le goût raffiné de la cour.
Le rôle du théâtre dans le développement de l’orchestre
Le théâtre joue un rôle majeur dans le développement de l'orchestre en France. Les œuvres de Lully, comme l’ouverture de Persée (dans sa révision de 1770, par Hervé Niquet et Le Concert Spirituel), témoignent d’une orchestration puissante répondant aux standards de l’Académie royale de musique, le plus grand théâtre d’Europe à l’époque. Ce lien entre la scène et l’orchestre se retrouve chez tous les successeurs de Lully, comme son disciple Marin Marais, par exemple dans la Chaconne de Sémélé (l’une des plus longues jamais composées), où l'orchestre du Concert Spirituel dirigé par Hervé Niquet fait corps avec le drame scénique.
Des compositeurs comme François-Joseph Gossec, avec sa Symphonie en do majeur op. 12 n°3 et Antonio Sacchini, avec l’ouverture d’Œdipe à Colone, marquent la transition vers une orchestration moins subtile mais très efficace, annonçant le style classique français imité de l’École de Mannheim et de la manière austro-hongroise du jeune Haydn.
Innovations et diversité instrumentale
Au XVIIIe siècle, des évolutions marquent l'orchestre français. Les vents s’affirment : la flûte, le basson ou la musette enrichissent la palette orchestrale. Jean-Philippe Rameau exploite cette variété dans la « Chaconne pour les lutteurs », extraite de l’opéra Naïs, magnifiée par l’interprétation de György Vashegyi et son Orfeo Orchestra. Maître de l’instrumentation, Rameau utilise des timbres inédits et propose des textures variées, comme on le constate aussi dans la Sarabande des Fêtes de l'Hymen et de l'Amour, ici sous la direction d’Hervé Niquet.
Simultanément, l’écriture des cordes évoluent et passe d’un modèle à cinq parties à un équilibre à 4 parties, plus proche de l’héritage italien, mettant en valeur dessus et basse, dont les parties sont de plus en plus virtuoses. Dans cette veine, les œuvres de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, comme l’ouverture de Titon et l’Aurore dans la version d’Hervé Niquet ou les bien-nommés « Sons harmoniques » d’Isbé sous la baguette de György Vashegyi, sont représentatives d’une école “rococo” typique de la période de Mme de Pompadour.
L’orchestre français : un rayonnement international
L'orchestre français s'impose pour longtemps par son ampleur numérique et sa maîtrise des timbres, deux spécificités admirées en Europe, et qui marqueront jusqu’à Mozart lors de son voyage à Paris en 1778. Cette renommée est portée par des œuvres comme Les Voyages de l’Amour de Joseph Bodin de Boismortier, et plus particulièrement la « Symphonie pour l’arrivée des génies élémentaires ». Pour rester sur le thème des Génies, citons l’opéra du même nom, composé par Mademoiselle Duval et magnifiquement mis à l’honneur par Camille Delaforge et son ensemble Il Caravaggio. Les deux extraits s’inscrivent dans la lignée des symphonies chorégraphiques de Jean-Féry Rebel, toutes tournées vers la danse.
Ainsi, l'orchestre français des XVIIe et XVIIIe siècles ne se contente pas d'être un acteur du paysage musical : il en est un pilier. De Lully à Rameau, de Mondonville à Gossec en passant par Royer, laissez-vous emporter par le riche voyage sensoriel que propose cette playlist.