La construction et l’enrichissement du parc instrumental du Centre de musique baroque de Versailles ne s’est pas imposé comme une évidence. Si le directeur de l'époque du CMBV, Hervé Burckel de Tell, raconte avec gourmandise comment le projet de reconstruction des Vingt-quatre Violons du roi a été décidé, financé (par un mécénat) et réalisé en un éclair en 2008, la construction des autres projets a nécessité plus de temps de maturation avant de trouver un nouveau rythme de croisière.
Il a d’abord été question de méthode. Tirant quelques enseignements de la première expérience, il fut décidé en interne, avec Benoît Dratwicki, Marie Clément et moi-même, de s’intéresser aux instruments à anches, et notamment au hautbois, avec trois obsessions : rassembler le plus grand nombre de musiciennes et de musiciens professionnels autour de la table pour évaluer les besoins de la profession (artistique et pédagogique), ouvrir largement la porte aux facteurs et luthiers qui souhaitaient partager leur expérience et, enfin, s’atteler collectivement à un véritable « état de l’art ». Tout cela poursuivait trois objectifs fondamentaux : être utile, faire progresser la pratique instrumentale « historiquement informée » et assumer la nécessité de l’expérimentation, et son corollaire : l’imperfection. Une exigence apparut rapidement : fournir une documentation témoignant des sources utilisées et des décisions prises, permettant de séparer la reconstitution la plus exacte possible des hypothèses et décisions nécessaires à l’élaboration d’un objet utilisable dans le contexte actuel de l’interprétation de la musique ancienne.
Car tel est notre propos : il ne s’agit pas d’effectuer une copie, la plus précise soit-elle, d’instruments existants. En procédant ainsi, nous ne ferions pas autre chose que ce que font la plupart des musées d’instruments de musique, et, n’ayant pas les mêmes compétences ni le même métier, nous le ferions moins bien. La copie exacte peut se révéler parfois une étape nécessaire, mais l’adaptation de l’objet copié (principalement pour l’usage d’aujourd’hui, comme pour la question des diapasons standardisés) est une seconde étape, tout aussi indispensable.
"Il s’agit de provoquer et d’animer des synergies de professions qui n’échangent pas toujours, qui parlent souvent un langage différent, dans un monde où chacune et chacun est très sollicité."
Pour réussir, ou du moins pour essayer de la meilleure façon, il nous faut donc fédérer, très largement : les musiciennes et les musiciens, les chercheuses et chercheurs internationaux, les luthiers et luthières, les facteurs et factrices d’instruments. Cette fédération est une condition sine qua none : elle est précieuse dans la définition du besoin, elle est indispensable dans la collecte des informations et l’identification des expertises des uns et des autres. Elle n’est pas simple pour autant : nier les rivalités, voire les inimitiés et les effets de chapelle au sein de ces différentes familles serait se voiler la face…. Il s’agit aussi de provoquer et d’animer des synergies de professions qui n’échangent pas toujours, qui parlent souvent un langage différent, dans un monde où chacune et chacun est très sollicité.
Nous ne pourrions mener cette politique sans le soutien de nos mécènes. Chaque projet a été rendu possible grâce au mécénat, individuel ou de fondation. Il faut, dans ces lignes souligner le rôle essentiel de détonateur de l’un d’entre eux, Romain Durand, qui accompagna de sa générosité, de son enthousiasme et de son exigence le projet de reconstitution de hautbois du XVIIe siècle, les hautbois « Durand-Milanolo ». Grâce soit rendue à chacune et chacun de nos mécènes, du plus discret des particuliers à la plus importante des fondations, notamment celle du Crédit Agricole qui s’est engagée à nos côtés pour la reconstitution des basses de violon.
Au-delà de la fierté que nous éprouvons dans la réalisation de ces instruments, j’ai plaisir à souligner l’effet « boîte de Pandore » de ces projets : le projet des hautbois a entraîné un nouveau chantier passionnant sur la fabrication des anches, mené par Lola Soulier et Peter Nahon (CMBV– CNRS) et faisant l’objet d’un financement de l’Agence Nationale de la Recherche, le travail sur les violons et les basses de violon posent des questions d’archets et de cordes, qui sont de nouvelles aventures enthousiasmantes…
À travers le parc instrumental, le CMBV poursuit une de ses missions historiques : être un lieu où chercheurs et interprètes se rencontrent pour remettre, jour après jour, l’ouvrage sur le métier, afin que l’interprétation de la musique ancienne jamais ne se fige. Puissions-nous jouer longtemps ce rôle de foyer, dans tous les sens du terme.
Nicolas Bucher
Ex-Directeur général du CMBV
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